Engagement paternel : ce que dix pères racontent de leur façon de devenir père

Après deux ans de podcast, un papa s’est enfin assis à mon micro. Dimitri a été pompier professionnel pendant 25 ans. Il travaille aujourd’hui comme inspecteur dans un service public fédéral, il est papa de trois enfants et il a écrit un mémoire de master sur l’engagement paternel. Pour ce mémoire, il a interrogé dix pères aux parcours très différents.

Quand Dimitri est devenu père, il n’avait aucun repère. Il a perdu son propre père à l’adolescence, un père souvent absent. Il a donc dû inventer sa manière d’être papa, en trébuchant et en doutant pendant de longues années.

Cet article reprend ce que j’ai retenu de notre échange : comment on devient père, pourquoi l’équité compte plus que l’égalité, ce qui freine encore les pères à la maison et au travail et le message que Dimitri adresse à tous les parents.

Ce sujet parle aux papas, bien sûr. Il parle aussi aux mamans qui nous lisent, parce qu’on ne devient pas père tout seul : on le devient dans un couple, dans une famille et dans une société qui a ses idées sur ce qu’est un bon père.

Voici l’épisode complet, que vous pouvez écouter avant ou après la lecture:

Vous préférez écouter sans la vidéo ? L’épisode est aussi disponible sur toutes les plateformes d’écoute : Congé paternité, mi-temps parental : ce que le monde du travail ne pardonne pas aux pères

Devenir père quand on n’a pas de repères

Pour Dimitri, tout a commencé le jour de la naissance de son aîné. Il parle d’une révélation, d’un frisson, d’un amour débordant et d’une responsabilité nouvelle. Pompier, il avait l’habitude d’aller au feu. Du jour au lendemain, sa façon de prendre des risques a changé. Il le dit simplement : il est d’abord un papa, et ensuite un collègue ou un mari.

Mais cette révélation s’est accompagnée d’un vide. Son père, souvent absent, lui a laissé un exemple, voire un contre-exemple. Dimitri ne savait pas comment on devient papa, ni ce qu’est un papa. Il a douté pendant des années d’être un bon père.

Son parcours lui a ensuite offert trois paternités très différentes. Après la séparation avec la maman de son aîné, il a été papa solo en garde alternée pendant cinq ans. Une petite fille est décédée à la naissance. Et il vit aujourd’hui avec sa troisième enfant, qui a sept ans. Trois engagements différents pour un même homme et une conviction : la paternité n’est pas gravée dans le marbre.

C’est ce qui l’a poussé à écrire son mémoire, intitulé Devenir et être père : parcours de paternité. Il a cherché de la littérature francophone sur le sujet et en a trouvé très peu de choses, en dehors du Québec. Les bibliothèques sont pleines de livres sur la maternité, beaucoup moins sur la paternité.

Un détail important : les dix pères interrogés étaient tous des pères investis, ce qui est un biais que Dimitri reconnaît lui-même. Il a d’ailleurs choisi le mot « engagement » plutôt qu’« investissement ». On peut avoir peu de temps pour ses enfants et être très engagé quand on est là.

Équité plutôt qu’égalité entre parents

Dimitri préfère parler d’équité plutôt que d’égalité, et il utilise une image : la parentalité est un gâteau. L’égalité, c’est couper le gâteau en deux et que chacun fasse sa part. L’équité, c’est que chacun apporte les ingrédients dont il dispose. Si la maman est douée en anglais, elle aide pour les devoirs d’anglais. Si le papa est doué en maths, il prend les maths.

Pour lui, l’équité veut dire autant d’énergie et autant de temps consacrés au rôle de parent. Cela ne veut pas dire faire la même chose. Quelqu’un qui travaille 50 heures par semaine ne peut pas, en plus, passer 50 heures avec ses enfants.

En revanche, ce papa peut s’occuper seul des enfants pendant deux heures pour que la maman puisse souffler, faire une activité ou simplement être seule. Dans beaucoup de couples, plus personne n’est vraiment seul alors qu’on a tellement besoin de se ressourcer.

J’ajoute ce que je dis souvent aux parents que j’accompagne : cet équilibre n’est pas linéaire. Il bouge avec les périodes chargées de chacun et avec l’âge des enfants. L’équité se rediscute régulièrement, elle ne se règle pas une fois pour toutes.

Quand la pression vient de la société, de la famille et parfois de la maman

Ce que Dimitri a observé dans son mémoire m’a surprise : le plus gros frein à l’engagement paternel est parfois la mère. Elle ne le fait pas pour mal faire. Elle porte, comme le père, une pression sociétale et familiale. Combien de grands-mères ont dit à leur fille : « Tu crois que c’est son rôle de faire ça ? »

Lui l’a vécu à la naissance de son fils. Quand il a voulu changer une couche, on la lui a retirée des mains en lui disant que ce n’était pas à lui de le faire. Il a pris sa place, mais il a dû se battre pour l’avoir. Dans son second couple, il n’a pas eu à le faire : son épouse l’avait connu papa solo et savait qu’il savait. Si vous vivez vous aussi dans une famille recomposée, le rôle des beaux-parents dans les familles recomposées est un sujet que j’ai déjà abordé sur ce blog.

Dimitri a aussi remarqué que la conception qu’a chacun de la paternité compte énormément, et qu’on en parle rarement avant l’arrivée d’un bébé. Une femme qui a grandi avec un père très patriarcal et un homme dont le père était un héros n’ont pas la même idée d’un papa. Sans discussion, ces deux visions se heurtent.

Du côté des mamans, certaines lui ont confié que lâcher des responsabilités est difficile et fatigant, parce qu’on se sent omnisciente sur la famille. De mon côté, je rappelle que les mamans portent aussi la pression de l’instinct maternel : on attend d’elles qu’elles sachent, alors qu’elles apprennent comme tout le monde.

Les pères, eux, parlent peu entre eux. Là où les femmes ont souvent une forme de sororité, les hommes évoquent rarement leurs difficultés de parents, au club de foot ou ailleurs. Un père interrogé par Dimitri aurait voulu qu’un psychologue ou un référent parental vienne lui parler à la clinique, au moment de la naissance. Il s’est senti seul.

Le père pourvoyeur : la pression dont on parle peu

Dans de nombreux foyers, le papa reste celui qui gagne le plus. C’est une vraie responsabilité. Dimitri rappelle que le père pourvoyeur existe toujours : si l’argent manque à la maison, c’est lui qui va passer des nuits blanches, souvent sans en parler à personne.

Il précise qu’il y a des parents qui dysfonctionnent, des pères comme des mères et que tous les papas ne sont pas merveilleux. Mais les hommes qu’il a rencontrés lui ont tous dit la même chose : ils aiment passer du temps avec leurs enfants.

Certains ont fait des choix concrets pour y arriver. Dimitri cite deux militaires qui ont changé de voie, l’un en reprenant des études en interne, l’autre en devenant pompier professionnel. Pour lui, c’est un métier de rêve du point de vue de la paternité, avec des gardes de 24 heures suivies de jours de repos.

Beaucoup d’autres voudraient passer à un quatre cinquièmes, mais lui répondent qu’ils perdraient environ 600 euros par mois et qu’ils ne peuvent pas se le permettre. La société attend aujourd’hui que les deux parents travaillent. Elle attend aussi que la mère soit la spécialiste du soin, et que le père s’investisse au travail, comme si cela allait de soi.

Père investi au travail : ce qui a changé, et ce qui bloque encore

Quand Dimitri est devenu papa, le congé de naissance pour le père était de 10 jours. Aujourd’hui, il est de 20 jours ouvrables, à prendre dans les quatre mois qui suivent la naissance, dont les trois premiers jours sont payés par l’employeur. C’est un vrai progrès. Dimitri le dit lui-même : on reste pourtant très loin des pays nordiques où le partage des soins est bien plus équitable.

Le regard, lui, bouge lentement. Un papa qui s’occupe de ses enfants est encore souvent félicité parce qu’il le fait « comme une maman ». Et au travail, la pression pèse sur tout le monde, femmes et hommes. Quitter son poste pour un enfant malade devient compliqué et le simple fait d’être parent n’est souvent plus un motif suffisant.

Lorsqu’une maman demande une réduction de son temps de travail et qu’elle y a droit, on la lui accorde parce qu’on ne peut pas faire autrement. Pour un père qui voudrait faire la même chose, ce n’est généralement pas la priorité de l’employeur. Dimitri me dit aussi que, dans son entourage professionnel, plusieurs personnes lui racontent être rentrées d’un congé de maternité ou d’un mi-temps parental, puis avoir perdu leur emploi peu après.

Il ne pense pas que cela s’arrange vite. Il invite pourtant les parents à rester fermes sur l’importance qu’ils accordent à leur famille. Pour lui, son travail compte et il le fait du mieux qu’il peut, mais si un de ses proches a besoin de lui, c’est auprès de lui qu’il sera d’abord.

J’ai été frappée par le même contraste à Copenhague cet été : à 16 heures, beaucoup de gens rentrent chez eux et des papas se promènent seuls avec leurs enfants en pleine semaine. Chez nous, partir à cette heure vous vaut souvent un regard en coin. Si ce sujet vous parle, j’en parle aussi dans cet article sur la permission de partir à l’heure et dans celui sur l’accompagnement du retour de congé de maternité.

J’ai aussi été interrogée en mars 2026 par Trends-Tendances sur le retour de congé de maternité en entreprise. Mon constat rejoint celui de Dimitri : le problème n’est pas la parentalité, c’est l’improvisation et on gagne à poser la question aux personnes concernées plutôt qu’à penser à leur place. J’ai aussi partagé ce que je retiens de cet épisode sur LinkedIn.

En couple : parler des rôles, pas seulement des tâches

Pour Dimitri, ce qui manque le plus souvent, c’est une discussion. Quand on décide d’avoir un bébé, on se regarde dans les yeux, on est heureux, et on parle rarement de ce que chacun entend par « être père » ou « être mère ». Lui avoue avoir fait ses comptes pour savoir s’il pouvait assumer un enfant, sans parler avec son ex-femme de la place de chacun.

Son idée : faire dans le couple l’équivalent d’un entretien annuel. Une fois par an, on regarde comment l’année s’est passée et ce qu’on veut faire évoluer. Il ne s’agit pas de répartir l’aspirateur, mais de parler des rôles et de l’investissement de chacun. Selon lui, une tierce personne spécialisée en parentalité peut aider à tenir ce cadre. Moi, je trouve que cette discussion peut même avoir lieu plus souvent, le week-end autour d’un verre, pour regarder la semaine à venir.

Pour lancer cette conversation, ces trois questions peuvent servir de point de départ :

  • Comment était ton père et est-ce que tu voudrais être comme lui ?
  • Qu’est-ce qu’un papa pour toi? Qu’est-ce qu’une maman ?
  • Si on devait changer une chose dans notre organisation, ce serait quoi ?

Dimitri parle aussi d’un engagement sinusoïdal : il y a des périodes où l’on est plus présent et d’autres où l’on l’est moins. Lui-même a repris des études à 40 ans, avec des cours en horaires décalés. Avec son épouse, ils s’étaient mis d’accord pour trois ans, elle a pris le relais, et c’est maintenant à son tour d’être accompagnée dans sa propre réorientation. Ce qui compte, dit-il, c’est de pouvoir revenir à son engagement initial.

Son mémoire raconte aussi des paternités qui se sont construites progressivement. Dans un couple, le père n’avait pas souhaité cet enfant. Il est aujourd’hui un papa gâteau. Un autre père lui a confié que son premier enfant était en réalité son deuxième, car une grossesse précédente avait été interrompue et, dans sa tête, il était déjà père. C’est un deuil dont on parle peu.

Trouver sa propre voix de parent

J’ai terminé l’épisode en demandant à Dimitri le message qu’il voudrait transmettre aux parents. Sa réponse : peu importe l’enfance qu’on a eue, avec qui, et quels repères on a reçus, on peut s’engager comme père. Il n’est jamais trop tard. On peut y aller progressivement ou très fort et donner à cet engagement une place essentielle dans sa vie.

Il invite chacun à se demander pourquoi il est papa. Certains soirs, on entend une petite voix qui nous dit comment faire. Cette voix n’est pas toujours la nôtre : ce sont parfois le ton et les mots de quelqu’un d’autre, ce qu’on a entendu enfant, à la télévision ou dans les médias. Dimitri s’est souvent arrêté pour se demander : « C’est la voix de qui ? » C’est ainsi qu’il a trouvé sa propre manière d’être père.

Si vous êtes papa, cette question peut vous aider à poser vos mots. Si vous êtes maman, vous pouvez la partager avec votre conjoint ou votre conjointe, ou lui faire écouter l’épisode pendant un trajet en voiture.

Écoutez l’épisode complet avec Dimitri : Congé paternité, mi-temps parental, ce que le monde du travail ne pardonne pas aux pères. Vous trouverez les autres épisodes sur la page du podcast Gap de parents.

Et si vous avez envie que la parentalité soit mieux soutenue dans votre entreprise, j’ai préparé un document de soutien à la parentalité au travail. Il est pensé pour être transmis à votre RH, votre manager ou votre direction, avec les chiffres qui montrent que c’est un vrai enjeu pour les entreprises.

Questions fréquentes sur l’engagement paternel

Qu’est-ce que l’engagement paternel ?

L’engagement paternel désigne la manière dont un père s’investit dans son rôle de parent : son temps, son énergie, son attention et sa place auprès de ses enfants. Il ne se mesure pas uniquement en heures. Dimitri explique qu’on peut avoir peu de temps et être très engagé quand on est présent, et que cet engagement évolue au fil de la vie.

Quelle différence entre un père investi et un père engagé ?

Un père investi consacre beaucoup de temps à ses enfants. Un père engagé s’implique pleinement, même quand le temps manque. Dimitri a choisi le mot « engagement » pour son mémoire, parce qu’on peut être peu disponible mais présent à 100 % quand on s’occupe de ses enfants.

Combien de jours de congé de naissance pour le père en Belgique ?

Le père ou le coparent a droit à 20 jours ouvrables de congé de naissance, à prendre dans les quatre mois suivant la naissance, en une fois ou de façon échelonnée. Les trois premiers jours sont payés par l’employeur, les suivants donnent droit à une indemnité de la mutualité.

Pourquoi parler d’équité plutôt que d’égalité entre parents ?

L’égalité consiste à couper les tâches en deux parts identiques. L’équité demande plutôt que chaque parent consacre autant d’énergie et de temps au rôle de parent, en fonction de ses forces et de ses contraintes. Cela permet d’ajuster le partage selon les périodes de la vie, plutôt que de le figer.

Comment trouver sa place de père quand on n’a pas eu de modèle ?

Dimitri conseille de se demander pourquoi on est père et de repérer les moments où l’on entend la voix de quelqu’un d’autre, par exemple celle de ses propres parents. Il recommande aussi d’en parler en couple, de discuter de la manière dont chacun conçoit la paternité, et de se faire aider si besoin.